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Eduquer au XXIe siècle (Michel Serres)

Une intervention du philosophe Michel Serres dans le Le Monde (05.03.2011) nous a paru toucher des questions essentielles. Nous en isolons de longs extraits, avant de vous renvoyer vers l’article complet sur le site du quotidien…

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

Le rapport à la nature

‘En 1900, la majorité des humains, sur la planète, travaillaient au labour et à la pâture ; en 2011, la France, comme les pays analogues, ne compte plus qu’un pour cent de paysans.’

Le rapport entre santé et économie

‘Son espérance de vie va vers quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s’étaient juré fidélité pour une décennie à peine. Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs.’

Le rapport entre santé et morale

‘Bénéficiant d’une médecine enfin efficace et, en pharmacie, d’antalgiques et d’anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait en des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde.’

Le rapport entre le contrôle des naissances et la généalogie

‘Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance est programmée. Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les parents d’élèves ont changé de génération. Pour plus de la moitié, ces parents ont divorcé. Ils n’ont plus la même généalogie.’

Le rapport au multiculturalisme

‘Alors que leurs prédécesseurs se réunissaient dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoyent désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle.’

Le rapport entre la connaissance et la temporalité de l’Histoire

‘Leurs ancêtres fondaient leur culture sur un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par l’Antiquité gréco-latine, la Bible juive, quelques tablettes cunéiformes, une préhistoire courte. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire. N’habitant plus le même temps, ils vivent une toute autre histoire.’

Le rapport entre médias, concentration et mépris du savoir

‘Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est ‘mort’ et l’image la plus représentée celle de cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres. Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université.’

Le rapport entre les outils virtuels et le développement du cerveau

‘Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois.’

Le rapport entre les outils virtuels et l’espace

‘Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances.’

Le rapport entre les nouveaux outils et la langue

‘Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les vingt ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.’

Le rapport entre l’individualisme, la disparition des collectifs et la disparition des idéologies

‘De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenances : français, catholiques, juifs, protestants, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, la Patrie. (…) ces collectifs ont à peu près tous explosé. (…) L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l’été dernier, nos footballeurs n’ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.’

Ce nouveau-né individu, voilà plutôt une bonne nouvelle. A balancer les inconvénients de ce que l’on appelle égoïsme par rapport aux crimes commis par et pour la libido d’appartenance – des centaines de millions de morts –, j’aime d’amour ces jeunes gens.

Les nouveaux liens sont à inventer

‘Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde. Nous, adultes, n’avons inventé aucun lien social nouveau.’

Trois questions, par exemple : que transmettre ? A qui le transmettre ? Comment le transmettre ?

Le rapport entre le savoir et le support qui le transmet

‘Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps du savant, aède ou griot. Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue. Peu à peu, le savoir s’objectiva : d’abord dans des rouleaux, sur des velins ou parchemins, support d’écriture ; puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie ; enfin, aujourd’hui, sur la Toile, support de messages et d’information.’

Un support pour transmettre le savoir à tous, partout

‘Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres en bibliothèques, d’instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces textes, ces dictionnaires… les voilà distribués partout, et en tous les lieux où vous vous déplacez (…).’

Le rapport entre un nouveau support pour transmettre le savoir et une nouvelle pédagogie

‘Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois. De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture ; de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies.’

Ce changement si décisif de l’enseignement (…) nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin. (…) Oui, depuis quelques décennies je vois que nous vivons une période (…) semblable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, les métiers, l’espace, l’habitat, l’être-au-monde.

Mêler les générations dans l’invention

‘Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j’ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.’

Source : Serres, Michel, Le Monde (quotidien), 05.03.2011, cfr www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/05/eduquer-au-xxie-siecle_1488298_3232.html
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